Les Chaussettes.
reprendre les chaussettes.
Qui ont été trouées. Ou laissées là, en attente, comme un brouillon.
Chez nous, il y a toujours eu une institution: las nonas: Les chaussettes qu’on appelle orphelines.
Tout comme je ne comprenais pas les maisons où tout était ordonné. "Mais où sont les choses?" (i.e. l'énorme désordre qui traîne partout, les choses qui servent, mêlées à celles qui ne servent pas, qui jonchent les tables, toutes les surfaces existantes y compris le sol?...) tout comme je ne comprenais pas les maisons où tout était rangé, je retournais en moi cette question : comment est-ce possible qu'il y ait des maisons où il n'y a pas de nonas (i.e. de sacs énormes plein de chaussettes orphelines) - parce que je ne connaissais que ça.
Je me demandais comment on avait pu en arriver là - à n’avoir jamais deux chaussettes de la même couleur au pied, ou, ce qui m’énervait de loin le plus, c’était d’avoir des chaussettes qui se ressemblaient « vaguement ». Vaguement bleues, toutes les deux, mais l’une était bleue pastel, arrivait au ras de la cheville et l’autre bleu ciel, ou bleu mer en hiver et arrivait au milieu du mollet. Attendez : mais on est censés croire que les deux chaussettes vont ensemble? Alors que j’ai froid à une cheville et que je suis bien dans l’autre? Et on est censés faire comme si les deux couleurs étaient les mêmes ? Je préférais les disparités franches: une chaussette bleue, et une chaussette jaune ou orange. Pas d’ambiguïté, un geste assumé, une franche transgression, limite une mode lancée.
Oui mais non. Ça ne marchait pas comme ça, à la maison. Régulièrement, ma mère sortait son panier qui ergotait les chaussettes orphelines, et on se mettait, à plusieurs, à essayer de reconstituer des paires. Mais voilà. Comme je l’ai dit, il y avait une grande palette, une grande liberté dans ce qui était accepté comme paires. Et on jouait. En sachant que l’on ne gagnerait pas franchement. Qu’on ferait des associations en demi-teinte. Parfois, par la grâce des cycles et des strates géologiques de chaussettes accumulées, on parvenait, en retournant le fond du panier, à faire se rejoindre des chaussettes séparées depuis des temps jurassiques. Et la joie était énorme. On a refait une paire!! Alors que tous les espoirs étaient perdus!
Je me demandais comment faisaient les gens normaux. Est-ce que toutes les semaines, ils achetaient des paires de chaussettes neuves, ce qui leur permettait en toutes circonstances d’arborer deux chaussettes similaires et surtout simultanément, à leurs deux pieds?
Leur marche me semblait sublime. Une marche de luxe, assurée, ordonnée, franche et qui avaient soigné leur embarcation: des nefs flambant-neuves qui arboraient pavillon conquérant. Mon embarcation, élimée et effilochée me donnait l’allure d’une naufragée. Je passais mes journées sur le Radeau de la méduse, déployant une énergie colossale à tirer sur le pont, comme des cordages, mes orteils qui glissaient par-dessus bord ou fuyaient par les trous qui criblaient ma coque. A l’école, cela prenait pas mal de ma concentration, et de mon activité mentale et physique.
Pourquoi? Pourquoi étions-nous si décalés ? Est-ce qu’il y avait une attente implicite que, dans ma famille, les enfants se déplacent à cloche-pied? Ou que nous boitions toute notre vie, pour avoir des chaussettes si honteusement disparates, distendues, décolorées, dépareillées.
Des années plus tard, quand j’étais jeune adulte, j’ai travaillé à Londres. Le matin, mon train qui allait à la City me donnait un point d’observation idéal pour observer les jeunes loups ou moins loups qui soignaient leur apparence. Costards impeccables, bien coupés, dessinant des silhouettes sveltes et élancées sur n’importe quelle matière première : corps de sportif du terrain de cricket ou du tabouret de pub. Et il y avait cette fantaisie que je ne manquais jamais de remarquer : les chaussettes. Joyeuses, humoristiques, décalées, disant en sous-texte : « on jouait à être en costard mais en fait, en vrai, sous ce tissu gris, il y a des couleurs et de la fantaisie. » C’était la soupape qui rendait le tout agréable. Mes expériences à Paris m’avaient fait côtoyer des costards aux chaussettes sombres et austères. Et là, j’avoue que je sentais une légère angoisse. Aucun clin d’œil. Aucune petite distance par rapport au rôle joué : « je suis un mec sérieux, je me prends au sérieux, et tout cela est tellement sérieux. » Gloups. Mais je sentais qu’ils avaient été entraînés, des l’enfance. Avec des chaussettes invariablement assorties, des pas assurés et une cadence conquérante. J’avais été entraînée, de mon côté, à tout autre chose: à remarquer les chaussettes des uns et des autres, à imaginer comment on pouvait se sentir dans des pieds bien chaussés, à me demander comment ça marchait, une maison où il n’y avait pas de cycles géologiques spécifique aux chaussettes, et à passer des heures à essayer de faire des paires qui n’en étaient jamais vraiment. Je n’avais pas été habituée à marcher d’un pas assuré.
Et puis ma mère, dans ses vieux jours, s’est mise à faire des installations artistiques. Elle s’y mettait tard, et n’avait jamais eu le temps de se consacrer aux matières telles que la peinture (l’huile n’en parlons pas, mais la gouache non plus…) non, ses matières à elle, après avoir élevé ses quatre enfants en France sans aucune aide et sans parler la langue: ses matières donc, c’était le textile, (les vêtements de ses enfants qu’elle avait lavés, pliés, cousus, repris dans un cycle éternel jusqu’à les faire s’envoler hors du domicile) tout comme la matière organique et évanescente (les repas qu’elle avait faits pour six personnes dans un continuum qui continue, encore aujourd’hui) - et avec ces ingrédients : le textile et l’alimentaire, elle s’élançait à l’assaut du monde sensible, qu’elle avait toujours habité en tant que mère et ménagère, sans la moindre reconnaissance sociale… une Louise Bourgeois qui avait loupé le coche de la célébrité.
Que choisir pour l’exposition de fin d’année? Après avoir fait quelques croquis, le panier des chaussettes orphelines l’avait appelée : toutes ces chaussettes, aux nuances infinies d’une même couleur étaient comme des petits coups de pinceaux dont la couleur changeait peu à peu en fonction des mélanges qui émanaient de sa palette-panier. Et chaque petit coup de pinceau (de chaussette donc) était un pas qu’avait donné l’un de ses enfants - à tel ou tel âge, selon la taille de la chaussette - et qui resterait entremêlé au pas de ses frères, ou sœurs dans une présence et un cortège sans destinée, autre que celle d’avoir été, d’avoir laissé cette empreinte colorée sur une grande toile aux mille bleus nuancés… car oui, le bleu, qui répondait à l’horizon de ma mère qui vit sur la côte, avait été la couleur choisie : cette mer, son horizon, et ces petits pas, tous ceux qu’elle avait accompagnés, portés aidés à cheminer constituaient une toile aux merveilleuses nuances, et qu’elle contemplait et nous donnait à contempler.
Merci aux chaussettes dépareillées. Si belle matière…























